Histoire de la Grèce (1/8) : 1821-1827 une naissance dans la douleur

L'Histoire de la Grèce est un livre lourd, et ses premières pages remontent tellement loin que cela peut donner le tournis. Pour en avoir une vision d'ensemble assez saisissante faites un tour au musée de l'Art Cycladique à Athènes. Dans l'une des salles,  vous trouverez cinq panneaux très clairs qui reprennent les cinq grandes périodes de l'Antiquité grecque, avec, en vitrine, des œuvres emblématiques de chaque période.

Le premier panneau démarre au troisième millénaire avant J.C.... l'âge de Bronze, d'où nous sont parvenues les statues énigmatiques aux visages triangulaires qui peuplent ce musée. Puis viennent l'âge de Fer, celui des héros légendaires, de la belle civilisation Minoenne en Crète et des murs cyclopéens de Mycènes ; l'époque Archaïque avec ses statues aux sourires d'une innocence presque enfantine, ses premières lois écrites et premières pièces de théâtre ; l'époque Classique, plus sévère, qui marque le point culminant de l'art et de la culture antique grecque ; l'époque Romaine, qui bien que moins brillante en Grèce, est la plus prospère.

Après, que savons-nous ici en France de la Grèce ? C'est le paradoxe de mon pays : son histoire lointaine est bien mieux connue que son évolution récente...

En écrivant tout cela je ne résiste pas à vous remettre en copie la merveilleuse fresque vivante créée par le chorégraphe Dimitri Papaïoannou lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux Olympiques 2004. Cliquez sur la photo pour la revoir... elle me donne toujours le frisson !

Reprenons.

Nous passerons cette fois-ci sur l'époque Byzantine pour atteindre l'une des époques les plus sombres de notre histoire, la domination Ottomane, ou plutôt le début de sa fin, car nous voici en 1821.

30 ans après la Révolution Française, la situation politique devient explosive en Grèce ! Ou plus précisément, dans l'empire Ottoman : en Roumanie, en Epire, en Macédoine, en Crète, des soulèvements ont lieu simultanément, sous l'impulsion de militaires, d'hommes politiques et de financiers Grecs et Occidentaux ayant épousé la cause Grecque. Partout, les forces Ottomanes écrasent les foyers d'insurrection dans le sang, sauf dans le Péloponnèse,la ville montagnarde de Kalavrita résiste et se déclare libérée le 25 mars 1821. Ce jour deviendra l'une des deux fêtes nationales du pays et marque le début de la Révolution Grecque.

Jusqu'en 1827, les affrontements sanglants se multiplient (on se massacre de part et d'autre sans se soucier des pertes civiles...) , et malgré quelques victoires marquantes, comme en 1822 la prise de Tripolitsa, capitale régionale du Péloponnèse, les Grecs sont sur le point de tout perdre : une flotte imposante de près de 90 navires, fraîchement arrivée d'Egypte (une autre province de l'Empire Ottoman) débarque à Pylos en septembre 1827 et s'apprête à déverser plus de 15000 soldats pour éradiquer les derniers foyers rebelles.

Entre temps, la cause Grecque avait gagné en visibilité et en médiatisation dans les opinions publiques des grandes puissances européennes. Des artistes de renom, comme Lord Byron en Grande Bretagne ou Eugène Delacroix en France, donnent un grand écho à la tragédie vécue par les insurgés Grecs dans les quatre sièges de Messolonghi (1823-1825), ou lors du massacre de Chios (1822). Les dirigeants Britanniques, Français et Russes y ont vu un bon prétexte pour intervenir et pousser leurs intérêts dans la région. Une flotte Anglo-Franco-Russe prend donc position face aux Turcs à Pylos, en invoquant des motifs humanitaires. La tension créée par plus de 4000 canons se faisant face dans un espace aussi réduit  mit littéralement le feu aux poudres et les pourparlers dégénérèrent en l'une des plus grandes batailles navales du XIXè siècle, la Bataille de Navarin.

La destruction quasi totale de la flotte ottomane ouvre enfin la voie à la création d'un nouvel Etat Grec indépendant, avec un territoire limité au Péloponnèse, aux Cyclades et à la Grèce centrale (Thessalie, Attique, Eubée).

Les chefs de guerre cèdent la place au politique : le pays est dévasté, tout est à faire !

L'homme providentiel s'appelle Ioannis Kapodistrias, un Grec avec de nombreux atouts dans son chapeau...

 

 

 

 


Histoire de la Grèce (2/8) : 1827-1831 Kapodistrias, 1er gouverneur d'une toute petite Grèce indépendante

 

1827 : Avec la défaite décisive de la bataille navale de Navarin, les Ottomans perdent leur capacité à reprendre le Peloponnèse aux insurgés Grecs.  

Voilà donc le rêve des Grecs à portée de main : "nous allons enfin fonder notre Etat souverain et nous libérer du joug Ottoman !" exultent-ils !

Problème : qui pour gouverner ce nouvel Etat totalement exsangue et répondre aux aspirations, si pressantes, de son peuple qui crie famine ?

Les chefs de guerre, chacun bardé de victoires prestigieuses et mettant en avant leurs bataillons de valeureux Pallikares (citoyens ayant pris les armes) et d'intrépides Klephtes (hors-la-loi, pour certains réputés, du fait de leur faits d'armes contre le pouvoir Ottoman) se crêpent les chignons (la mode masculine était au cheveu long), pour aboutir à la seule conclusion possible : "si on ne veut pas s'entre-déchirer à peine libérés, il nous faut un gouverneur qui ne soit pas l'un de nous, et qui puisse plaider notre cause en Europe !" Tous les regards, se tournent alors vers un Grec un peu plus que juste Grec, car aussi un peu Vénitien de naissance et aussi un peu Russe d'adoption : Ioannis Kapodistrias. 

 

Non content d'avoir gravi les échelons de l'administration russe jusqu'à en devenir le ministre des affaires étrangères, il avait acquis une solide réputation de diplomate... après tout, c'est lui qui 15 ans plus tôt, avait grandement contribué à rédiger la Constitution Helvétique et manœuvré pour que ce nouveau pays sorte des griffes des Autrichiens, grands rivaux des Russes en Europe Centrale. Tombé en disgrâce depuis que le Tsar le soupçonnait d'en pincer pour les indépendantistes Grecs, qui à ses yeux, ne valaient pas mieux que des terroristes, il avait été mis au placard, et était donc disponible.

 

1828-1829 : Il quitte sa confortable situation d'aristocrate Européen pour plonger dans l'inconnu le plus total et prendre les rênes de la Grèce. Une tout petite Grèce, qui comportait surtout le Péloponnèse et quelques ïles aux alentours, dont même pas son île de naissance, Corfou, alors aux mains des Britanniques. Une Grèce qui n'a même pas les moyens de lui fournir un vaisseau pour le faire venir : il va devoir patienter  un mois et demi à Ancone qu'un navire Britannique veuille bien se dérouter pour le prendre, et encore, en lui imposant une étape au commandement Britannique installé à Malte. Il faut préciser, qu'à ce moment, aucune grande puissance Européenne n'était vraiment emballée à l'idée de voir un Etat Grec indépendant donner un exemple à suivre aux autres peuples soumis d'Europe... un démantèlement trop brutal de l'Empire Ottoman aurait forcément ébranlé les autres Empires qu'étaient alors la Russie, l'Autriche et la Grande Bretagne. Même la France, en pleine Restauration, se méfiait de la constitution d'une République.  Kapodistrias mit néanmoins à profit ces contretemps pour récolter des fonds et peaufiner ses premières actions en tant que Gouverneur.

 

En arrivant à Nauplie, ce 19 janvier 1828, il mesura combien sa tâche était immense, un travail digne d'Hercule !

Imaginez un tableau de bord d'Airbus serti de clignotants lumineux, qui, chacun, implique une réaction immédiate sous peine de crash imminent. Tous les clignotants, simultanément, étaient allumés rouge vif ! Le pays crie famine. Les frontières terrestres sont instables et la guerre continue avec les Ottomans, les mers sont infestées de pirates et les campagnes de bandits. L'armée nationale n'existe pas et dépend du bon vouloir de quelques chefs qui, après avoir applaudi à l'arrivée du Gouverneur, retournent leur chapeau et réclament des sommes extravagantes pour continuer l'effort de guerre... Sans parler des routes inexistantes, de l'analphabétisme d'une grande partie de la population, de l'économie détruite. Alors que l'Europe venait de vivre le siècle des Lumières, le sud de la Grèce croupissait toujours dans d'obscures oubliettes de l'Histoire !

Il fallait agir vite, et pour cela, pas le temps de palabrer avec tout le monde, il commence par suspendre la Constitution et l'Assemblée législative, remplacée par une chambre consultative, ce qui fit tout de suite grincer des dents parmi les notables.

Puis il se lance : découpage administratif du pays, refonte des bandes armées en Corps d'Armée nationale (ce qui réduisit le banditisme et améliora la défense face aux assauts des Ottomans), organisation d'une marine autour des armateurs de la puissante île d'Ydra, destruction des repaires de pirates en mer Egée, création d'un système d'éducation nationale et fondations d'écoles primaires et secondaires, d'une Ecole militaire et d'un Lycée agricole. Il créa aussi une nouvelle monnaie, 'le phénix', pour symboliser la renaissance de la Grèce.

 

1830-1831 : Fort de ces premiers résultats, il réussit à faire reconnaître le nouvel Etat par les grandes puissances et, grâce à l'intervention des Russes, à obtenir un répit des Ottomans. Il n'a eu de cesse de collecter des fonds pour financer le pays, et y consacrât ses propres deniers. Il voyagea à travers les routes (ou plutôt des chemins !)  du pays pour rassurer, encourager, réveiller des vocations, planter des arbres, apporter des vivres... 

S'il se trouve quelques alliés parmi les chefs de guerre (notamment Théodore Kolokotronis, le 'Vieux' de Morée), il se fait aussi de nombreux ennemis, qui n'apprécient pas son style autoritaire, son manque de considération (il refuse souvent de les payer) et sa tendance à placer ses frères aux postes clés qu'ils lorgnaient. Avec les armateurs d'Ydra, la rupture est consommée : le 1er août 1831 ils mettent le feu aux quelques navires militaires que l'Etat Grec avait réussi à financer et qui pouvaient signifier la fin de leur suprématie en mer. Français et Anglais assistent à l'insurrection sans intervenir.

Ce premier coup de massue est suivi par un autre, en le 27 septembre 1831, quand l'un des fils et le frère du "seigneur" du Magne (il portait, dans son nom, le titre Ottoman de 'Beis', sorte de Vicomte turc) assassinèrent Kapodistrias alors qu'il assistait à une messe. Ils lui font payer ainsi l'outrecuidance qu'il avait eu de l'embastiller pour rébellion quelques mois auparavant. Et tout ça pour des peccadilles : il refusait juste de payer ses impôts !...

Le pays replonge dans l'anarchie. TOUT EST A REFAIRE !!

 


Histoire de la Grèce (3/8) : 1833-1913 des rois étrangers pour la Grèce

Othon le Bavarois en tenue traditionnelle Grecque...
Othon le Bavarois en tenue traditionnelle Grecque...

1833-1835 : Au traité de reconnaissance de l'Indépendance de la Grèce de 1830, il était prévu qu'il évoluerait en royaume et le futur monarque avait été choisi dans la lignée des Saxe Cobourg, chère aux Britanniques (c'est la lignée maternelle de la future reine Victoria). Toutefois, l'heureux élu, Leopold, préféra rester au chaud et régner sur la toute nouvelle Belgique, où l'on risque plus de mourir d'un potje vleesch avalé de travers que sous les coups d'un contribuable mécontent. Il fallut donc trouver un plan B...

Le cahier des charges était un peu compliqué : il devait être de lignée royale européenne, disponible, pas embêtant vis-à-vis des Grandes Puissances (à l'inverse de son prédécesseur Kapodistrias bien trop indépendant...), et suffisamment casse-cou (ou imbécile) pour s'installer chez des sauvages armés jusqu'aux dents. La proposition fut faite à un adolescent de 17 ans, Othon de Bavière, de la lignée des Wittelbach, qui n'étant pas l’aîné, avait le choix entre une vie bien réglée dans les Ordres ou se lancer dans l'aventure de régner sur un pays exotique certes un peu agité mais avec de belles perspectives d'avenir. Il arriva en Grèce en janvier 1833, avec 60 millions de franc-or de promesses de nouveaux prêts dans ses valises, et 3500 hommes de l'armée Bavaroise.

 

1835-1862 : Après trois ans de Régence qu'il met à profit pour apprendre le grec et sillonner le pays, il prend rapidement la grosse tête en se voyant comme le 1er Bavarois à être couronné comme un empereur de Byzance. Ce projet va être abandonné au fur et à mesure qu'il découvre les subtilités entre Catholiques et Orthodoxes, et son couronnement se fera dans la plus grande simplicité.

Le jeune roi prend les rênes du pays sous la forme qu'il connaît le mieux : la Monarchie Absolue. Il s'attache à transformer sa nouvelle capitale, Athènes, en ville moderne du XIXè siècle, et commence par créer son propre palais, le bâtiment actuel du Parlement (sur la place Syntagma). Il dote le pays d'une bureaucratie tatillonne, verrouillée par des directeurs bavarois, chapeautés par un 1er ministre bavarois, appuyés de soldats bavarois, le tout vivant aux crochets du pauvre Etat Grec. C'est alors que naît le terme de 'Bavarocratie', qui aboutit à un premier coup d'Etat en 1843. Le roi accepte de doter le pays d'une Constitution et d'un Parlement.

Côté finances, la gestion germanique ne porte pas vraiment ses fruits... En plus des lourdes charges à régler pour le train de vie de l'armée, de l'administration et du Palais, il a fallu verser 12 millions de francs-or à Constantinople pour "l'indemniser" de sa perte territoriale. Pour couronner le tout, un tiers des sommes promises à Othon lors de son intronisation n'ont jamais été débloquées, soit 20 millions de francs-or !

Malgré une politique d'austérité (déjà!), la situation ne s'arrange guère, et le mécontentement de la population augmente en parallèle à celui des créanciers Franco-Britanniques. En 1854, ceux-ci profitent de l'engagement militaire de la Grèce contre leur allié Turc (on est alors en pleine guerre de Crimée), pour imposer un blocus, puis leur tutelle à la Grèce (déjà!!).

Mais finalement, ce qui aura raison de la dynastie des Wittelbach, c'est l'incapacité du couple royal à enfanter. Le roi Othon et la reine Amélie quittent la Grèce par la petite porte en 1862, lors d'un nouveau soulèvement populaire.

 

PROCHAIN EPISODE : Les Vikings prennent le pouvoir !!

Mais aussi :

Un homme politique au nom exotique de Charilaos Trikoupis et qui avait déjà dû gérer une faillite de l'Etat Grec dans les années 90... du XIXè siècle !

Et puis :

Un démocrate qui "en a", et qui réussit à retourner une situation désespérée...  Eleytherios Venizelos.

Une guerre qui n'en finit pas : de 1941 à 1949, et la Grèce qui bascule dans le bloc de l'Ouest presque sur un coup de dés.

 

Notre Mitterrand à nous, qui en 1965, insuffle l'espoir, vite brisé, d'une vraie alternance démocratique : Georgios Papandréou (le père d'Andreas)