Compétitivité, Centaures et Amazones

Il y a un mot qui commence sérieusement à me chauffer les oreilles : que je sois en Grèce ou en France, le sujet récurrent, l'objectif à à atteindre, le problème à résoudre, c'est simple, cela tient (quand même) en 6 syllabes : com-pé-ti-ti-vi-té. En grec il en faut 8, des syllabes, encore une preuve que nous avons du mal à digérer ce concept : an-ta-go-ni-sti-ko-ti-ta.

Les esprits avisés auront reconnu dans ce mot grec une racine (encore une !) de mots bien français : antagonisme, et par extension, un mot encore plus inquiétant, agonie...

 

Je ne suis pas très fort en latin, mais selon le Robert, 'competitio' signifiait accord, ou candidature rivale. Un concept finalement plutôt inoffensif, revenu à la mode dans le monde sportif et économique par l'entremise de nos amis Britanniques, qui n'ont jamais autant excellé que dans le défi et la rivalité avec leurs voisins, et ont trouvé là un moyen de s'exprimer sans leur taper dessus. On est d'accord pour faire la course, et que le meilleur gagne ! Quoi de plus stimulant ? Et allons-y, comparons nos systèmes de santé, d'éducation, de justice, publions des classements, pointons les dérives, inspirons-nous de ce qui marche ailleurs. Quoi de plus vertueux ?

Antagonisme par contre, est nettement moins enthousiasmant : opposition, lutte, hostilité... Je me bats contre toi car tu occupes la place que je convoite (ou tu convoites la place que j'occupe, c'est selon). Pour que je puisse avancer, il faut que tu recules, d'où la racine 'agon', le combat, pour y parvenir. Et voilà que s'instille un doute : nous ne pouvons donc pas tous progresser ensemble ? Pour avoir des gagnants, il faut donc toujours des perdants ?

 

Et pourtant, je ne sais pas pour vous, mais appliqué à l'économie, le grec me parait beaucoup plus clair que le français !

Nos usines doivent fermer car d'autres, plus compétitives, ouvrent ailleurs :  comme disent les footballeurs dans leurs interviews toujours inspirées: 'A nous d'être les meilleurs !' Gagnons en compétitivité, pour les rouvrir ici (et les refermer là-bas, mais ça c'est évident, pas besoin d'insister).

 

Par où commence-t-on ? Nous sommes trop chers, donc il faudrait réduire nos coûts ! Nos salaires étant 4 fois plus importants que ceux pratiqués, par exemple, en Chine, mobilisons nos excellents ingénieurs pour réduire nos besoins en main d’œuvre ! Du coup, les usines qui se maintiennent ou qui rouvrent emploient beaucoup moins de monde. La course vertueuse vers l'excellence devient une embardée infernale vers plus de chômage. Mais je suis à côté de la plaque ! Nous n'avons pas d'autre choix que de rester dans la course !!

 

Bon, ressaisissons-nous, misons plutôt sur nos formidables hommes d'affaires pour inventer les nouveaux métiers de demain. Tablettes, smartphones, le monde change à grande vitesse, de nouvelles opportunités s'ouvrent pour ceux et celles qui savent les saisir. Très bien, mais pour un emploi créé dans ces nouvelles sociétés il y en a au moins autant, sinon beaucoup plus, qui sont détruits dans la "vieille économie". Pour un Amazon qui ouvre un entrepôt, combien de La Redoute, Fnac, Virgin, et librairies de quartier qui ferment ? Pour un Apple ou Samsung qui grossit en Asie, combien de Sagem, Alcatel, Nokia, Thompson qui maigrissent en Europe - et qui se souvient encore de Bull ? Car le stade ultime de toute cette agitation, ce sont bien des pans entiers de notre économie à l'agonie, luttant pour leur survie.

 

On peut y voir un mouvement naturel, après tout la Nature n'orchestre-t-elle pas l'évolution en faisant progresser les plus forts et en éliminant les plus faibles ? Notre société est à son image : il y a 30 ans, les hypermarchés avaient déjà fermé les épiceries de quartier sans que cela ne pose de problème. Et pour cause : les prix y étaient plus bas, cela profitait au plus grand nombre, non ?

On peut y voir aussi un juste retour des choses : les pays qui aujourd'hui nous taillent des croupières ne sont-ils pas ceux que nous avons dominé durant des siècles ? Comment leur reprocher d'essayer à leur tour de remonter au palmarès du développement mondial ?

 

Et pourtant, il y a un sentiment de malaise... Une fois de plus, je me prends pour Socrate et j'implore les Muses pour qu'elles me permettent de percer ce brouillard dans lequel je patauge...  et voilà que surgissent devant moi les saisissantes frises du Parthénon, où l'on voit les Lapithes lutter contre les Centaures, et les Grecs contre les Amazones. On s'égorge, on se piétine, on arrache les cheveux, crève les yeux, pas de quartier ! Il y a deux millénaires et demi, les Grecs baignaient déjà dans cette ambiance de compétition permanente avec leurs voisins, mais aussi et surtout entre cités Grecques. La Grèce antique, c'était le top de la compétitivité de l'époque : on y trouvait les meilleurs artistes, les athlètes les plus renommés, les plus grands penseurs de leur époque. Mais ça ne rigolait pas beaucoup ! Toute cité qui décrochait se faisait coloniser par la voisine plus forte, jusqu'à ce que celle-ci soit à son tour dominée par une cité tierce. Résultat : on passait le plus clair de son temps en alliances et contre alliances pour retrouver sa liberté ou pour étendre son influence. En deux mots, c'était la guerre quasiment en en permanence, et au bout du compte, les Romains n'eurent qu'à se baisser pour cueillir ce monde Grec si compétitif, mais totalement exténué par tant de luttes.

 

Entendez-vous les échos de ce monde sans pitié résonner aujourd'hui ? Oubliez les vertus (prix plus bas, recherche de l'excellence...), derrière cet écran de fumée, il s'agit bien d'une lutte brutale de domination  ! Au profit de quoi, de qui ? Mystère... les Muses sont déjà remontées dans l'Olympe,et je reste sec. Peut-être que parmi vous, chers lecteurs, quelqu'un a compris la finalité de tous ces sacrifices ?? N'hésitez pas à nous éclairer !

 


 

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