Histoire de la Grèce (chap. 6) : 1913-1924 : la décennie terrible

Mars 1913 : A la mort de son père, Constantin est à Ioannina, en Epire, qu'il avait conquise aux Turcs à peine quelques jours auparavant.

Auréolé de cette victoire, il est couronné dans la liesse populaire, d'autant plus qu'il est le premier monarque du pays à être né en Grèce, et à être de religion orthodoxe.  La communion avec son peuple sera brève, car dès juin 1913 la Bulgarie relance les hostilités. Pays le mieux armé des Balkans, elle se sentait lésée dans le partage de la Macédoine avec la Serbie et la Grèce, et réclamait notamment la ville de Thessalonique. Grâce à son alliance avec la Serbie et l'implication de la Roumanie, la Grèce repousse les forces Bulgares et un cessez le feu est signé en à peine un mois. A la fin de ce conflit la Grèce, aura annexé le sud de l'Epire, toute la côte Macédonienne, les grandes iles du nord de la mer Egée et une partie de la Thrace occidentale. De plus, la Grèce gagne en crédibilité en démontrant qu'elle dispose d'une armée et d'une marine capables de défendre ses intérêts.

Ces succès sont largement imputables aux talents du 1er ministre Venizélos qui n'hésitait pas à outrepasser les directives du roi dans les négociations de paix, mais c'est Constantin qui en retire les lauriers dans l'opinion publique. Son beau frère, le Kaiser Guillaume II profite d'une visite pour le décorer et le faire prendre en photo en uniforme de feld maréchal allemand… ce qui sème le trouble chez les Français et les Britanniques.

 

1914-1915 : au déclenchement de la 1ère Guerre Mondiale, Constantin s'efforce de garder une position neutre, et cela mécontente tout le monde, y compris Venizélos, qui veut reprendre l'avantage contre les Turcs, alliés des Allemands. Le travail de reconquête, la réunification des Grecs, n'est pas terminé, il reste encore Constantinople, Smyrne, l'Epire du nord, le Dodécanèse... Venizélos entretien ses contacts auprès des Français et des Britanniques et pèse de tout son poids pour faire basculer la Grèce dans la Triple Entente (France, Grande-Bretagne, Russie). 

Mais la situation se complique quand celle-ci demande le soutien de la Grèce dans la bataille des Dardanelles. Devant les réticences de son Etat Major, Constantin recule et Venizélos, isolé au sein du gouvernement, démissionne en février 1915.

Il retrouve le pouvoir en août après avoir largement gagné les élections législatives. Confronté au désastre des Dardanelles, il ouvre le port de Thessalonique aux forces Franco-Britanniques qui cherchaient à se replier. Il s'oppose alors frontalement au roi, qui finit par dissoudre l'assemblée et reconvoquer des élections en décembre auxquelles Venizélos refuse de participer. C'est l' Εθνικός Διχασμός, le Schisme national.

 

1916 : Constantin laisse les Bulgares, alliés des Allemands et des Austro-Hongrois, entrer en territoire grec pour y affronter les forces de l'Entente que Venizélos avait accueillies à Thessalonique. Craignant d'être arrêté, Venizélos quitte Athènes pour Thessalonique et crée un gouvernement parallèle de 'défense nationale'. La guerre civile menace ! En décembre, Français et Britanniques envoient une flotte à Athènes pour forcer le roi à désarmer les troupes qui lui étaient restées fidèles. Il fait tirer sur les soldats Français qui venaient saisir les armes. Les Russes interviennent pour éviter la déposition du roi par les Franco - Britanniques...

 

1917-1918 : La révolution bolchevike en Russie fait perdre son dernier soutien à Constantin au sein de l'Entente, qui exige son départ en menaçant d'un débarquement de 10000 soldats.  Il se résout à quitter le pays en juin, et à se réfugier en Suisse. Son fils Alexandre est couronné roi à 23 ans, et vit confiné dans son palais entouré de partisans de Venizélos, qui proclame la loi martiale. Les troupes royalistes sont mises au pas, au prix de répressions parfois sanglantes. S'ensuit une véritable purge au sein de tous les corps de l'Etat, y compris les juges et les professeurs d'université. La Grèce se déclare officiellement mobilisée contre les ennemis de l'Entente, et obtient un nouveau prêt de 750 millions de francs or pour équiper son armée qui pu participer auprès des Français à la victoire de Skra di Legen contre les Bulgares.

 

1919-1920 : A la fin de la 1ère guerre mondiale, les conférences et les traités s'enchaînent pour tenter de satisfaire tous les pays vainqueurs. Venizélos obtient rapidement que toute la Thrace Occidentale soit rattachée à la Grèce, et veut extraire Constantinople et Smyrne du contrôle Turc. Le génocide arménien faisait en effet craindre que des menaces similaires pesaient sur ces deux villes à forte présence grecque. Les troupes grecques débarquent à Smyrne le 15 mai 1919, mais des exactions commises contre les populations musulmanes ternissent leur image de pacificateur. Finalement, le traité de Sèvres d'août 1920 accorde la Thrace orientale à la Grèce, et lui donne l'administration de la région de Smyrne dans l'attente d'un référendum qui devait confirmer son rattachement définitif. En Turquie, l'opposition à ce traité est massive, et l'autorité du Sultan est contestée par l'étoile montante de l'armée turque, Mustapha Kemal.

L'armée turque réorganisée par Kemal et réarmée avec l'aide des Soviétiques reprend une à une les positions que les Français et les Britanniques avaient acquises grâce au traité de Sèvres. Venizélos se présente alors comme l'allié indispensable pour aider les Franco-Britanniques à défendre leurs intérêts, et pousse les forces grecques plus loin vers l'est : il faut obtenir de Kemal un traité dans des conditions favorables ! La situation militaire s'enlise, et les combats sont de plus en plus acharnés et meurtriers.

Octobre 1920 : le roi Alexandre meurt accidentellement, sans descendant légal car il a fait un mariage d'amour avec une roturière grecque. Les partisans de l'ex roi Constantin se présentent en promoteurs de la paix et trouvent écho auprès de la population lassée du conflit interminable.

Novembre 1920 : Le parti monarchiste remporte les élections législatives et organise un plébiscite truqué qui donne 99% des voix en faveur du retour de Constantin. Venizélos et ses soutiens s'exilent à leur tour.

 

1921-1922 : L'arrivée de Constantin est suivie d'un remaniement en profondeur des Corps d'Armée, avec des conséquences désastreuses : les officiers expérimentés sont remplacés par des partisans du roi. Reniant ses promesses électorales, le gouvernement monarchiste poursuit la guerre toujours plus loin à l'est, et l'armée grecque encaisse ses premiers revers. On déplore de plus en plus de victimes civiles parmi les populations chrétiennes et musulmanes : l'esprit de vengeance, la volonté d'éradiquer l'autre semblent effacer toute humanité chez les belligérants.

Les Français, méfiants vis à vis de Constantin, renversent leur position et soutiennent ouvertement Kemal en lui fournissant des armes. Les Britanniques adoptent une attitude passive. Privés d'alliés, la situation des Grecs devient intenable, et en septembre 1922 les Turcs s'emparent de Smyrne.

Les officiers Turcs ignorent les ordres de Kemal de ne pas toucher aux civils, et les massacres de Grecs et d'Arméniens se multiplient.

Le 14 septembre 1922 est sans doute l'un des jours les plus noirs de l'histoire grecque : les civils cherchent désespérément à fuir la ville en flammes en plongeant dans la mer, alors que de nombreux bateaux Français et Britanniques restent au large par souci de neutralité. Le nombre exact des victimes civiles est débattu, mais il se chiffre en dizaines de milliers. C'est la Μικρασιατική Καταστροφή, Catastrophe d'Asie Mineure.

En Grèce, le gouvernement est renversé par un coup d'Etat militaire, qui organise l'exécution sommaire de 6 chefs politiques et militaires considérés responsables du désastre et exige le départ de Constantin. Venizélos est nommé pour négocier la paix : ce sera le traité de Lausanne.

La Grèce renonce définitivement à Smyrne et à la Thrace orientale. Elle doit aussi accepter l'échange forcé de population avec la Turquie.

Au total, 1,6 millions de refugiés Grecs affluent de Turquie en l'espace de quelques mois et six cent mille Turcs de Grèce font le chemin inverse.

 

1923-1924 :  Ces arrivées massives de réfugiés déstabilisent l'économie du pays, déjà fragilisé par la défaite militaire. Les coups d'Etat s'enchaînent entre militaires partisans et adversaires du roi, mais finalement ce sont ces derniers qui l'emportent, en proclamant la fin de la Monarchie. La deuxième République Grecque est née, le 25 mars 1924.  Constantin, malade, meurt quelques mois après son départ. Venizélos, épuisé par ses combats politiques, est incapable de réunir toutes les factions politiques pour former un gouvernement. Il quitte le pays en février 1924.

 

Plus de roi, plus d'homme d'Etat capable de tenir les rênes d'un pays en plein bouleversement… la démocratie grecque est entre les mains des… militaires ! Sauront ils en faire bon usage ? Bientôt la suite…!